Quand l’enfant devient le messager du conflit, la séparation ne sépare plus vraiment les adultes. Elle déplace leur relation dans l’espace parental.
Une séparation ne met pas toujours fin à la relation
Le divorce marque la fin d’un couple. Il ne met pas fin à la parentalité.
Même lorsqu’ils ne souhaitent plus partager leur vie, les parents continuent à prendre ensemble des décisions concernant l’éducation, la santé ou l’organisation quotidienne de leur enfant.
Dans la plupart des cas, un nouvel équilibre finit par apparaître, mais certaines séparations suivent une trajectoire différente.
Les mêmes désaccords reviennent régulièrement. Les sujets changent, mais les tensions demeurent. Les vacances remplacent laquelle remplace les activités extra scolaires qui, à leur tour, remplacent les questions d’organisation.
Le conflit se déplace sans réellement disparaître, et cette situation n’est pas majoritaire.
Les travaux de Joan Kelly et Robert Emery montrent d’ailleurs que la plupart des enfants s’adaptent relativement bien à la séparation parentale lorsque le niveau de conflit diminue progressivement avec le temps.
Les difficultés les plus importantes apparaissent généralement lorsque les tensions restent élevées plusieurs années après la rupture. Ce n’est donc pas toujours la séparation qui pose problème mais, parfois, l’impossibilité de sortir du conflit.
Quand l’enfant devient l’intermédiaire
L’une des caractéristiques les plus fréquentes des conflits parentaux chroniques est l’utilisation progressive de l’enfant comme relais de communication. La transformation est souvent discrète.
Au départ, il s’agit de demandes ordinaires :
« Dis à ton père que la réunion de jeudi est avancée »
« Demande à ta mère pourquoi elle a changé les horaires ce week-end »
« Dis-lui que je ne suis pas d’accord avec cette décision »
Pris isolément, ces échanges paraissent anodins. Leur répétition produit pourtant un effet particulier. L’enfant cesse progressivement d’être uniquement concerné par le conflit. Il devient l’un de ses supports :
- Messager.
- Informateur.
- Intermédiaire.
Parfois même arbitre involontaire.
Cette position l’expose à ce que les chercheurs appellent un conflit de loyauté. Chaque information transmise peut être interprétée comme une prise de position. Chaque silence comme une préférence.
Pour éviter de décevoir l’un ou l’autre parent, certains enfants deviennent extrêmement prudents. D’autres apprennent à filtrer les informations. D’autres enfin modifient leur discours selon l’interlocuteur.
Ces stratégies permettent souvent de préserver un équilibre fragile, et témoignent aussi de la place particulière que l’enfant occupe dans le système relationnel.
Pourquoi le contrôle entretient parfois le problème
La plupart des parents concernés ne cherchent évidemment pas à placer leur enfant dans cette situation. Leur intention est généralement tout autre. Ils veulent comprendre, vérifier, se rassurer, et s’assurer que tout se passe correctement.
Le paradoxe apparaît lorsque cette recherche de contrôle devient permanente. Plus un parent souhaite savoir ce qui se passe chez l’autre, plus il a besoin d’informations. Plus il est en demande, plus l’enfant devient un intermédiaire utile, plus ce dernier occupe cette fonction, et plus les tensions augmentent.
Les chercheurs du Mental Research Institute de Palo Alto ont consacré plusieurs décennies à l’étude de ce type de mécanisme. Leur observation est simple. Certaines tentatives de solution finissent par entretenir le problème qu’elles cherchent à résoudre.
Dans les conflits de co-parentalité, la surveillance permanente peut ainsi produire davantage de méfiance, laquelle justifie ensuite davantage de surveillance.
La difficulté ne provient plus seulement du désaccord initial mais des réactions qu’il suscite.
Cas documenté n°1 : Ce que montrent les recherches sur les conflits parentaux chroniques
Depuis plus de trente ans, les chercheurs tentent de comprendre ce qui affecte réellement les enfants après une séparation parentale.
L’une des études les plus souvent citées est la méta-analyse menée par Paul Amato et Bruce Keith en 1991. Les auteurs ont examiné les résultats de 92 recherches portant sur plusieurs dizaines de milliers d’enfants.
Leur conclusion est souvent simplifiée à l’excès.
Ce n’est pas tant le divorce lui-même qui explique les difficultés observées que l’ensemble des facteurs qui l’accompagnent parmi lesquels figure le niveau de conflit entre les parents.
Les travaux publiés depuis ont largement confirmé cette observation.
Lorsque les tensions diminuent progressivement après la séparation, la majorité des enfants parviennent à retrouver un équilibre satisfaisant.
Lorsque les conflits deviennent chroniques, les risques de difficultés scolaires, émotionnelles ou relationnelles augmentent significativement.
Cette distinction est essentielle. Elle déplace la question du statut matrimonial vers celle des interactions qui entourent l’enfant.
Quand les difficultés de l’enfant deviennent le dernier sujet commun
Dans certaines situations, un phénomène particulier finit par apparaître.
L’enfant commence à rencontrer des difficultés. Les résultats scolaires baissent, les comportements deviennent plus agressifs, les conflits avec l’école se multiplient, et l’anxiété augmente.
Les passages d’un domicile à l’autre deviennent compliqués. La réaction des parents est généralement la même. Ils cherchent à résoudre le problème, contactent les enseignants, rencontrent des professionnels, échangent davantage d’informations, organisent des rendez-vous, et prennent des décisions communes.
Tout cela est parfaitement logique.
Pourtant, vu sous un angle systémique, une question mérite d’être posée : *Que produit cette difficulté dans la relation entre les parents ?
Très souvent, elle les oblige à communiquer. Elle crée un sujet commun, un objectif commun, et une préoccupation commune.
Autrement dit, la difficulté de l’enfant devient parfois l’un des rares éléments capables de maintenir une coopération entre deux adultes qui ne parviennent plus à construire une relation apaisée.
Il ne s’agit évidemment pas de dire que l’enfant développe volontairement un symptôme pour réunir ses parents. L’idée est beaucoup plus simple.
Certains problèmes individuels produisent des effets relationnels qui, parfois, contribuent à stabiliser l’organisation familiale existante.
Cas documenté n°2 : Kelly et Emery
Les travaux de Joan Kelly et Robert Emery sont aujourd’hui une référence dans l’étude des séparations parentales. Leur constat est intéressant.
La plupart des enfants s’adaptent relativement bien lorsque le conflit parental diminue avec le temps. À l’inverse, les difficultés deviennent plus fréquentes lorsque les tensions restent élevées pendant plusieurs années.
Les auteurs soulignent notamment que la qualité des relations entre les parents après la séparation influence souvent davantage l’évolution de l’enfant que le mode de résidence lui-même.
Cette observation mérite d’être soulignée car le débat public se concentre plus souvent sur la quantité de temps passée chez chaque parent.
Or, les recherches montrent qu’une autre question est parfois plus importante : dans quel climat relationnel l’enfant grandit-il ?
La bataille invisible pour la légitimité parentale
Les désaccords visibles portent généralement sur des sujets très concrets :
- Les devoirs.
- Les horaires.
- Les activités.
- L’utilisation des écrans.
- Les vacances.
Pourtant, derrière ces discussions se cache parfois une autre question qui consiste à savoir qui est le parent le plus légitime pour décider. Cette interrogation est rarement formulée de manière explicite, alors qu’elle structure de nombreux conflits de co parentalité.
Chaque décision devient ainsi une occasion de démontrer sa compétence, chaque erreur de l’autre devient une preuve supplémentaire de son manque de fiabilité, et chaque désaccord devient une compétition implicite pour la reconnaissance parentale.
Cas documenté n°3 : Les travaux de Davies et Cummings
Patrick Davies et E. Mark Cummings ont consacré plusieurs décennies à l’étude des effets du conflit parental sur le développement des enfants.
Leur hypothèse de la sécurité émotionnelle est devenue l’une des références du domaine.
Selon ces chercheurs, les enfants cherchent en permanence à évaluer la stabilité de leur environnement relationnel. Lorsque les tensions parentales deviennent fréquentes, imprévisibles ou particulièrement intenses, ce sentiment de sécurité peut être fragilisé.
Cette incertitude permanente mobilise une partie importante de leurs ressources émotionnelles. Les chercheurs observent alors davantage de difficultés d’adaptation, de comportements perturbateurs et de symptômes anxieux.
Quand l’enfant finit par porter ce qui appartient aux adultes
Les enfants n’expliquent pas toujours ce qu’ils vivent.
Ils l’expriment parfois autrement. Par des difficultés scolaires, des colères, le refus de passer d’un domicile à l’autre, par un silence inhabituel; ou encore une fatigue qui peut sembler disproportionnée.
Ces comportements ne signifient pas automatiquement qu’un conflit parental est en cause mais ils rappellent une réalité simple : les enfants vivent à l’intérieur des relations qui les entourent.
Lorsque deux parents restent enfermés pendant des années dans une logique d’affrontement, l’enfant apprend souvent à s’adapter à cet environnement.
Parfois, cette adaptation passe inaperçue et, parfois aussi, elle devient visible. Ce n’est alors pas seulement le comportement de l’enfant qui mérite d’être observé, mais le contexte relationnel dans lequel il apparaît car certaines difficultés individuelles racontent – souvent – une histoire plus large que celle de l’individu lui-même.
Conclusion
Pendant longtemps, les conflits liés à la garde partagée sont analysés à travers les décisions des individus.
- Qui a tort ?
- Qui a raison ?
- Qui devrait faire un effort supplémentaire ?
Ces questions sont compréhensibles, mais elles ne suffisent pourtant pas toujours à expliquer pourquoi certaines situations restent bloquées pendant des années.
L’approche systémique propose un autre regard. Elle s’intéresse moins aux intentions des personnes qu’aux interactions qui se répètent entre elles.
Dans certaines familles, le conflit finit par devenir une forme de lien. L’enfant se retrouve alors au centre d’échanges qui le dépassent et dont il ne maîtrise ni les règles ni les conséquences.
Observer ces mécanismes ne permet pas de résoudre instantanément les situations les plus complexes, mais cela offre parfois une possibilité précieuse : déplacer le regard.
Non plus vers les personnes, mais vers les interactions qui continuent à organiser leur relation.
Foire aux questions – FAQ
Références et ressources
Références scientifiques et ressources documentaires
- Amato, P.R., & Keith, B. (1991) – Parental Divorce and the Well-Being of Children : A Meta-Analysis
- Kelly, J.B., & Emery, R.E. (2003) – Children’s Adjustment Following Divorce : Risk and Resilience Perspectives
- Davies, P.T., & Cummings, E.M. (1994) – Marital Conflict and Child Adjustment : An Emotional Security Hypothesis
- Harold, G.T., & Sellers, R. (2018) – Interparental Conflict and Youth Psychopathology
- Johnston, J.R., & Roseby, V. – In the Name of the Child
- INED – Familles, séparations et configurations familiales
- INSERM – Développement de l’enfant et facteurs environnementaux
- Santé publique France – Santé mentale des enfants et adolescents
- HAL Science – Recherches universitaires sur la co parentalité et les séparations
- Cairn.info – Articles francophones sur dynamiques familiales et co-parentalité

Frédéric Arminot est analyste systémique, éditorialiste pour Noos et superviseur de l’IA Noos.
Formé à l’approche stratégique de Palo Alto, il explore depuis plus de vingt ans les mécanismes invisibles qui structurent les comportements humains, les organisations et les phénomènes sociaux.
À travers Noos, il publie des analyses fondées sur la théorie des systèmes, la cybernétique et les sciences de la communication afin d’éclairer les problèmes complexes de notre époque.

