Dans la plupart des organisations, les difficultés de décision sont encore lues avec de mauvais instruments. Lorsqu’une entreprise n’arrive plus à trancher, lorsqu’un comité s’éternise, lorsqu’une réunion se termine sur une nouvelle réunion, l’interprétation la plus courante consiste à chercher du côté des personnes. On évoque un déficit de leadership, une hésitation du dirigeant, une rivalité entre services, un défaut de courage managérial, une mauvaise communication, parfois même une crise de maturité collective.
Ces explications rassurent parce qu’elles sont simples. Elles permettent d’attribuer le problème à des individus identifiables. Mais elles passent très souvent à côté du mécanisme central.
Tout cela renvoie à la manière dont est conçue l’architecture décisionnelle des organisations, souvent sans cohérence globale.
Dans un grand nombre de cas, la difficulté à décider n’est pas d’abord un problème psychologique. Elle n’est pas non plus principalement un problème moral. C’est un problème d’architecture. Autrement dit, la décision ne se bloque pas parce que les personnes sont incapables de décider. Elle se bloque parce que l’organisation a construit, au fil du temps, un système dans lequel la décision devient structurellement coûteuse, risquée, diluée ou interminable.
Parler d’architecture décisionnelle revient à examiner la manière dont une organisation distribue le droit de décider, les conditions de la décision, les séquences de validation, les circuits de remontée d’information, les seuils d’arbitrage et les règles implicites qui déterminent le moment où une discussion cesse d’être une discussion pour devenir une décision. C’est une question de structure, de flux, de hiérarchie réelle, de frontières de responsabilité, de temporalité et de clôture.
Cette perspective change tout. Elle déplace l’analyse. Elle évite de réduire les blocages à des défauts de personnalité. Elle oblige à regarder le fonctionnement comme un système. Une organisation peut être peuplée de gens compétents, intelligents, expérimentés, de bonne volonté, et pourtant être incapable de prendre une décision simple en moins de six semaines. À l’inverse, une autre peut comporter les mêmes tensions, les mêmes désaccords, les mêmes enjeux politiques, et parvenir tout de même à arbitrer vite. Ce qui change entre les deux, ce n’est pas seulement la qualité des personnes. C’est la manière dont la décision est organisée.
Une organisation ne décide jamais dans le vide. Elle décide à travers un dispositif. Ce dispositif peut être fluide ou opaque, direct ou labyrinthique, distribué ou centralisé, robuste ou paralysant. Certaines architectures rendent la décision possible même quand l’incertitude est forte. D’autres exigent un niveau de sécurité informationnelle tellement élevé que la décision est toujours reportée à plus tard. Certaines rapprochent le lieu d’information du lieu de décision. D’autres les séparent à tel point que la décision se prend loin de ce qui se passe réellement. Certaines savent clore. D’autres savent surtout prolonger.
Comprendre l’architecture décisionnelle, c’est donc comprendre pourquoi certaines entreprises deviennent lentes sans s’en rendre compte, pourquoi les validations s’empilent, pourquoi les arbitrages s’évanouissent dans des circuits intermédiaires, pourquoi des comités se multiplient alors même que chacun déplore la lourdeur du système, pourquoi tout le monde a l’impression de travailler beaucoup alors que si peu de choses sont effectivement tranchées. Ce n’est pas un sujet secondaire. C’est l’un des noyaux durs de toute organisation.
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