L’essentiel en 30 secondes

Le Problème : L’illusion de l’explication pure

L’erreur managériale classique consiste à croire qu’une meilleure argumentation suffira à résoudre un conflit. Pourtant, Gallup (2019) montre que si 70% des employés reçoivent des objectifs clairs (digital efficace), 85% des managers échouent à déléguer réellement (analogique dysfonctionnel). Cet écart entre le discours et la posture est la première source de démotivation et de turnover.

Le Concept Clé : Digital vs Analogique (Palo Alto)

Selon le 4ème axiome de Watzlawick (1967), la communication est double : le contenu (digital : mots, chiffres) et la relation (analogique : ton, posture, timing). En cas de contradiction, l’analogique domine toujours. Le « Double Bind » survient quand le contenu dit « sois autonome » tandis que la relation impose un contrôle serré, interdisant toute métacommunication.

Dimension Communication Digitale Communication Analogique
Vecteur Mots, données, règles Ton, posture, regard, timing
Fonction Transmettre l’information Définir la relation
Poids (Ambiguïté) 7% (Mehrabian) 93% (Ton + Visuel)

L’Application : Agir sur le cadre relationnel

Si un problème persiste malgré des clarifications répétées, c’est que le blocage est analogique. Il faut alors cesser d’informer pour commencer à réguler la relation :

  • Métacommuniquer : Nommer explicitement l’écart entre les mots et les actes (« Tu me demandes de l’autonomie, mais tu corriges chaque virgule« ).
  • Changer le canal : Passer du mail (digital pur) au présentiel ou au silence stratégique pour modifier le cadre.
  • Modifier la distribution du pouvoir : Changer le « qui décide de quoi » pour aligner l’analogique sur le digital.

Statistique clé : Malgré 7H/jour devant des écrans (saturation digitale), 62% des adultes déclarent une dégradation de la qualité de leurs relations (saturation analogique défaillante).

Pourquoi le contenu rassure, mais la relation gouverne.

Il existe une illusion persistante dans les sociétés modernes : croire que mieux dire, expliquer plus clairement, argumenter plus solidement suffira à résoudre les conflits, convaincre, éduquer, gouverner ou coopérer.

Cette illusion repose sur une hypothèse implicite. La communication serait avant tout une affaire de mots.

Or, depuis plus d’un demi-siècle, la théorie de la communication issue de l’école de Palo Alto affirme exactement l’inverse. Bien sûtr quel les mots comptent, mais ils ne constituent qu’une fine couche visible, un vernis rationnel posé sur une structure bien plus profonde : la relation.

Le quatrième axiome de la communication humaine est sans doute le plus dérangeant de tous, car il met à nu ce que les systèmes préfèrent ignorer :

Toute communication comporte un aspect digital (le contenu) et un aspect analogique (la relation), et le second encadre le premier.

Dit autrement, ce que nous disons importe moins que la manière dont nous nous situons les uns par rapport aux autres en le disant.

Cet article s’inscrit dans la tradition de recherche de l’école de Palo Alto (Mental Research Institute, Californie) et de la pragmatique de la communication humaine.

L’approche utilisée s’appuie sur les travaux fondateurs de Watzlawick, Bateson, Beavin, Jackson ainsi que sur les développements en anthropologie (Hall), sociologie (Goffman) et philosophie du langage (Austin).

Cette analyse ne représente pas une position institutionnelle et ne constitue pas un conseil en communication d’entreprise ou thérapie.

Lecture rapide | Sommaire

Digital et analogique : Deux langages, deux mondes

Le vocabulaire employé par Palo Alto prête souvent à confusion. Il ne s’agit ni de numérique au sens technologique, ni d’analogique au sens électronique.

Ces termes désignent deux modes de codage de l’information radicalement différents.

Le digital : Le langage de la précision

La communication digitale est celle :

  • des mots,
  • des chiffres,
  • des règles explicites,
  • des définitions,
  • de la logique formelle.

Elle fonctionne par discontinuité. Une chose est vraie ou fausse, correcte ou incorrecte, acceptée ou rejetée. Elle permet l’argumentation, la démonstration, la transmission de connaissances explicites.

C’est le langage des contrats, des lois, des manuels, des procédures, des dissertations et, aujourd’hui, des emails, des messages Slack, des posts LinkedIn et des CGU.

Le digital est confortable. Il donne l’illusion de la maîtrise. Il rassure les organisations.

L’analogique : Le langage de la relation

La communication analogique, elle, ne passe pas principalement par les mots. Elle se manifeste à travers :

  • le ton,
  • le rythme,
  • la posture,
  • le silence,
  • le regard,
  • la distance,
  • la mise en scène,
  • le timing,
  • le canal choisi.

Elle fonctionne par ressemblance, continuité, métaphore. Elle ne dit pas quoi penser, elle indique comment se situer. Elle exprime une relation :

  • domination,
  • égalité,
  • soumission,
  • proximité,
  • méfiance,
  • alliance,
  • menace,
  • reconnaissance.

L’analogique ne se discute pas. Il s’impose et c’est précisément pour cela qu’il est si puissant et si souvent nié.

Pourquoi le contenu échoue quand la relation est toxique

Un système en crise a presque toujours la même réaction réflexe, ajouter du contenu :

  • plus de réunions,
  • plus d’explications,
  • plus de règles,
  • plus de discours,
  • plus de pédagogie.

Or, c’est rarement le problème.

Exemple organisationnel

Un manager dit à son équipe :

« Je veux plus d’autonomie et de responsabilisation »

Digitalement, le message est clair.

Analogiquement, tout dépend de :

  • sa capacité à laisser faire,
  • sa réaction à l’erreur,
  • sa manière de contrôler,
  • son rapport implicite au pouvoir.

Si, dans les faits, chaque initiative est reprise, corrigée, évaluée ou sanctionnée, le message analogique devient :

« Je veux que vous fassiez seuls ce que j’aurais fait moi-même »

  • Le contenu promet l’autonomie.
  • La relation impose la dépendance.
  • Le système écoute toujours la relation.

Données empiriques

Étude Gallup (2019, State of the Global Workplace) sur 2,5 millions d’employés dans 195 pays : 70% des employés déclarent recevoir des objectifs clairs (niveau digital fonctionnel).

Parallèlement, 85% des managers avouent avoir des difficultés à déléguer réellement (niveau analogique dysfonctionnel).

Cet écart entre digital (message) et analogique (pratique) est identifié comme la principale source de démotivation et de turnover dans les organisations contemporaines.

Le paradoxe fondamental : On croit communiquer, on se positionne

Chaque acte de communication est simultanément :

  • une transmission d’information,
  • une définition de la relation.

Dire « peux-tu m’envoyer ce document ? » n’a pas le même sens selon :

  • qui le dit,
  • à qui,
  • quand,
  • comment,
  • dans quel contexte hiérarchique ou émotionnel.

Les mots ne flottent jamais seuls. Ils sont toujours portés par une architecture relationnelle, et lorsqu’il y a contradiction entre les deux niveaux, le niveau analogique prend le dessus.

Le digital comme cache-misère des systèmes

Les systèmes humains modernes adorent le digital. Non pas parce qu’il est plus efficace, mais parce qu’il permet de masquer les enjeux relationnels.

On rédige :

  • des chartes,
  • des valeurs,
  • des codes éthiques,
  • des politiques RH,
  • des règlements intérieurs.

Pendant ce temps, les relations réelles – pouvoir, peur, dépendance, rivalité – restent intactes.

Le digital devient alors une décoration morale, un habillage discursif qui évite d’affronter le cœur du système.

C’est comme repeindre une façade fissurée sans toucher aux fondations.

Le non-verbal n’est pas un supplément : C’est la structure

On parle souvent du non-verbal comme d’un plus. Un langage corporel à décrypter, un bonus psychologique.

C’est une erreur de perspective.

Le non-verbal n’accompagne pas le message.

Il est le message relationnel.

Dans un échange conflictuel :

  • le silence peut être une menace,
  • le sourire peut être une domination,
  • la politesse peut être une mise à distance,
  • la justification peut être une soumission.

Le système lit ces signaux avec une finesse redoutable, souvent bien supérieure à celle de la conscience.

Données empiriques

L’étude souvent citée de Mehrabian (1971, « Silent Messages ») affirme que dans les situations émotionnellement ambiguës, l’impact se décompose en : 7% mots, 38% ton de voix, 55% langage corporel.

Nuance critique

Cette règle « 7-38-55 » ne s’applique qu’aux situations où digital et analogique sont contradictoires (par ex. dire « je suis content » sur un ton triste). Elle ne signifie pas que les mots comptent toujours pour 7%, mais elle illustre parfaitement le 4ème axiome : quand digital et analogique divergent, l’analogique domine.

Communication digitale et pouvoir : Une alliance dangereuse

Plus un système est hiérarchisé, plus il privilégie le digital. Pourquoi ? Parce que le digital fige les positions.

  • Un règlement ne négocie pas.
  • Une procédure ne doute pas.
  • Un email copié à la hiérarchie redéfinit instantanément la relation.

Le digital permet d’exercer le pouvoir sans l’assumer ouvertement.

C’est l’arme préférée des organisations anxieuses. Celles qui veulent contrôler sans apparaître autoritaires.

Le double bind communicationnel : Quand le digital ment

Le double bind (double contrainte) apparaît lorsque :

  • le message digital dit A,
  • le message analogique dit non-A,
  • et que le système interdit de commenter cette contradiction.

Exemple classique :

« Exprime-toi librement. Mais fais attention à ce que tu dis »

La parole est invitée puis punie.

Dans ces configurations, le langage devient un piège. Le sujet ne peut ni obéir ni désobéir sans perdre.

Les mots cessent alors d’informer. Ils servent à maintenir la structure.

Le malentendu fondamental des sociétés hyper-communicationnelles

Nous vivons dans une époque saturée de messages, mais pauvre en métacommunication. On communique sur les choses, rarement sur la relation.

On débat de faits, de chiffres, de normes, de méthodes alors que le conflit réel porte sur :

  • la reconnaissance,
  • la place,
  • la légitimité,
  • le pouvoir de définir la réalité.

Le quatrième axiome révèle cette cécité collective. Ce n’est pas parce que nous parlons beaucoup que nous communiquons mieux.

Données empiriques

Pew Research Center (2021, « Americans and Digital Knowledge ») : temps moyen d’exposition aux écrans = 7 heures par jour (emails, réseaux sociaux, messagerie).

Parallèlement, 62% des adultes américains déclarent que leurs relations proches se sont dégradées ces 5 dernières années.

Paradoxe confirmant le 4ème axiome : saturation de communication digitale ≠ amélioration des relations (niveau analogique).

Au contraire : le digital peut masquer la dégradation analogique.

La métaphore de la partition et de l’orchestre

Le digital est la partition.

L’analogique est l’orchestre.

Vous pouvez écrire la plus belle partition du monde. Si l’orchestre est désaccordé, le résultat sera chaotique.

Inversement, un orchestre soudé peut magnifier une partition médiocre.

Les systèmes humains fonctionnent exactement de la même manière.

Pourquoi ce savoir dérange (et reste marginal)

Si le niveau relationnel est premier, alors :

  • la compétence technique ne suffit pas,
  • la bonne volonté ne suffit pas,
  • la pédagogie ne suffit pas,
  • la transparence ne suffit pas.

Il faut interroger les architectures relationnelles.

Et cela implique de regarder :

  • qui définit les règles,
  • qui a le droit de parler,
  • qui peut se taire,
  • qui interprète,
  • qui sanctionne.

Autrement dit : le pouvoir.

Voilà pourquoi le quatrième axiome est rarement enseigné au-delà d’un vernis théorique. Il est politiquement inconfortable.

Contre-mesures systémiques : Agir au bon niveau

Quand une communication dysfonctionne, la question n’est pas :

« Comment mieux expliquer ? »

Mais :

« Quelle relation est en train de se jouer ici ? »

Les leviers efficaces sont rarement discursifs. Ils sont :

  • structurels,
  • positionnels,
  • contextuels,
  • interactionnels.
  • Changer le canal.
  • Changer le timing.
  • Changer le cadre.
  • Changer la distribution de la parole.
  • Changer le rôle de l’observateur.

Parfois, ne rien dire est plus communicationnel que mille mots.

Conclusion : Les mots parlent, la relation décide

La communication digitale est indispensable. Sans elle, aucune société complexe ne fonctionnerait.

Mais elle n’est jamais souveraine.

  • Les mots informent.
  • La relation oriente.
  • Le système tranche.

Comprendre cela, ce n’est pas apprendre à mieux communiquer. C’est apprendre à voir ce qui communique malgré nous.

Tant que les systèmes continueront à traiter les conflits comme des problèmes de contenu plutôt que comme des problèmes de relation, ils continueront à produire exactement ce qu’ils prétendent combattre :

  • incompréhension,
  • résistance,
  • rigidité,
  • et violence feutrée.

Les mots ne disent jamais tout. Mais la relation, elle, ne se tait jamais.

Protocole de détection : 6 signaux d’une contradiction digital/analogique

Quand une communication dysfonctionne malgré des messages clairs, le problème se situe souvent au niveau relationnel (analogique) plutôt qu’au niveau du contenu (digital).

Utilisez cette grille pour identifier si vous êtes face à une contradiction digital/analogique.

Mode d’emploi :

Cochez OUI ou NON pour chaque signal. Si 4 OUI ou plus, le problème est relationnel (agir niveau analogique), pas informationnel (reformuler ne suffira pas).

# Signal de contradiction digital/analogique OUI / NON
1 Écart entre discours et pratiques
On dit une chose (autonomie, transparence, confiance) mais on fait le contraire (micro-contrôle, rétention info, surveillance). Le message digital est contredit par le comportement analogique.
 
2 Malaise diffus inexpliqué
« Tout est dit correctement, mais quelque chose ne va pas ». Sensation de tension, gêne, méfiance que personne n’arrive à nommer. L’analogique contredit le digital sans qu’on puisse le verbaliser.
 
3 Double bind (injonctions contradictoires)
« Sois autonome mais fais ce que je dis », « Parle librement mais attention », « Sois créatif mais reste dans les clous ». Messages digitaux incompatibles, impossible d’obéir sans désobéir.
 
4 Justifications excessives
Les gens sur-expliquent, sur-argumentent, multiplient les preuves parce qu’ils sentent que le message digital ne passe pas (problème analogique : manque de confiance, de légitimité, de reconnaissance).
 
5 Métacommunication interdite
On ne peut pas dire « j’ai l’impression qu’il y a un malaise », « on dirait que tu es fâché », « est-ce qu’on peut parler de ce qui se joue ici ? ». Parler de la relation = tabou.
 
6 Problème persiste malgré clarifications répétées
On a expliqué 10 fois, reformulé, envoyé des docs, fait des réunions mais rien ne change. Signe que le problème n’est PAS le contenu (digital OK) mais la relation (analogique dysfonctionnel).
 

Interprétation :

  • 4-6 OUI : Problème relationnel (analogique) dominant. Ajouter du contenu digital (plus d’explications, de réunions, de règles) aggravera probablement la situation. Agir au niveau relationnel : changer cadre, timing, canal, distribution pouvoir.
  • 2-3 OUI : Problème mixte. Digital ET analogique dysfonctionnent. Clarifier le contenu + ajuster la relation.
  • 0-1 OUI : Problème probablement digital (contenu). Reformuler le message, préciser les termes, clarifier les attentes devrait suffire.

Actions selon diagnostic

Si +4 OUI (problème analogique) :

  • Changer le cadre : lieu différent, format différent, personnes présentes différentes
  • Changer le timing : pas d’urgence, laisser décanter, choisir un moment propice
  • Changer le canal : si emails tendus → face-à-face. Si réunions bloquées → individuel.. Si oral dysfonctionnel → écrit
  • Métacommuniquer : « J’ai l’impression qu’il y a un malaise, est-ce que vous le sentez aussi ? » (nommer le niveau relationnel)
  • Changer distribution pouvoir/parole : qui parle en premier, qui a droit de veto, qui facilite
  • Parfois : ne rien dire, observer, laisser système se réguler seul

Si 0-1 OUI (problème digital) :

  • Reformuler plus clairement.
  • Donner des exemples concrets.
  • Préciser les termes ambigus.
  • Confirmer une compréhension mutuelle.

Fondements théoriques

Cette analyse s’inscrit dans la tradition de recherche de l’école de Palo Alto (Mental Research Institute, Californie) et de la pragmatique de la communication humaine.

Le quatrième axiome de la communication fait partie d’un cadre théorique établi depuis plus d’un demi-siècle et validé par des décennies de pratique clinique et organisationnelle.

1. Watzlawick, Beavin & Jackson : Les axiomes de la communication

Watzlawick, P., Beavin, J., Jackson, D. (1967) – « Pragmatics of Human Communication : A Study of Interactional Patterns, Pathologies and Paradoxes« 

Ouvrage fondateur de la pragmatique de la communication humaine. Les auteurs formalisent 5 axiomes dont le 4ème est au cœur de cet article.

Les 5 axiomes :

  1. On ne peut pas ne pas communiquer : tout comportement est communication
  2. Tout message a un contenu et une relation : aspect digital et aspect analogique
  3. La nature d’une relation dépend de la ponctuation des séquences : qui a commencé ?
  4. Communication digitale et analogique : mots (contenu) vs ton/posture/contexte (relation)
  5. Interactions symétriques ou complémentaires : égalité vs hiérarchie

Quatrième axiome en détail :

  • Digital : transmission d’information explicite, mots, chiffres, logique formelle
  • Analogique : définition de la relation, ton, posture, timing, canal
  • Primauté de l’analogique : en cas de contradiction, c’est l’analogique qui est cru
  • Double bind : quand digital et analogique sont incompatibles et qu’on ne peut pas commenter cette contradiction

Lien avec l’article :

L’article développe spécifiquement ce 4ème axiome en montrant ses implications systémiques dans les organisations contemporaines.

2. Bateson : Niveaux logiques et théorie du double bind

Bateson, G. (1972) – « Steps to an Ecology of Mind« 

Gregory Bateson, anthropologue et épistémologue, est le père intellectuel de l’école de Palo Alto. Il a développé la théorie des niveaux logiques de communication et le concept de double bind (double contrainte).

Concepts clés :

  • Niveaux logiques : il existe une hiérarchie entre contenu (ce qui est dit) et métacommunication (comment on se situe en le disant)
  • Cadrage (framing) : tout message définit son propre cadre d’interprétation
  • Double bind : situation où message de niveau 1 (digital) contredit message de niveau 2 (analogique) et où commenter cette contradiction est interdit
  • Schismogenèse : escalade symétrique (conflit) ou complémentaire (domination/soumission) dans les relations

Lien avec l’article :

La distinction digital/analogique repose sur la théorie des niveaux logiques de Bateson. L’article montre que l’analogique est un niveau logique supérieur. Il encadre le digital.

3. Hall : La dimension cachée et la proxémique

Hall, E.T. (1959) – « The Silent Language« 

Hall, E.T. (1966) – « The Hidden Dimension« 

Edward T. Hall, anthropologue, a étudié la communication non-verbale, notamment la proxémique (utilisation de l’espace) et la dimension temporelle de la communication.

Concepts clés :

  • Langage silencieux : communication passe par l’espace, le temps, le contexte (analogique) autant que par les mots (digital)
  • Proxémique : la distance physique définit le type de relation (intime, personnelle, sociale, publique)
  • Temps monochronique vs polychronique : le rapport au temps définit les relations de pouvoir
  • Haut contexte vs bas contexte : cultures où l’implicite (analogique) domine vs cultures où l’explicite (digital) domine

Lien avec l’article :

Hall montre que ce que l’article appelle analogique n’est pas marginal mais constitue des langages complets avec leurs propres grammaires (espace, temps, gestes).

4. Goffman : Mise en scène de la vie quotidienne

Goffman, E. (1959) – « The Presentation of Self in Everyday Life« 

Erving Goffman, sociologue, analyse la vie sociale comme une représentation théâtrale où chacun joue un rôle et gère son image.

Concepts clés :

  • Face work : gestion de l’image de soi et d’autrui dans l’interaction
  • Façade (front) vs coulisses (backstage) : ce qu’on montre vs ce qu’on cache
  • Cadre (frame) : définition collective de la situation
  • Rituels d’interaction : séquences standardisées de communication analogique (salutations, politesse, déférence)

Lien avec l’article :

La mise en scène, le timing, le canal choisi (section I, définition analogique) sont des dimensions goffmaniennes. L’analogique, c’est la dramaturgie relationnelle.

5. Austin : Actes de langage (performativité)

Austin, J.L. (1962) – « How to Do Things with Words« 

John Austin, philosophe du langage, montre que parler n’est pas seulement décrire le monde, c’est aussi agir sur lui (performativité).

Concepts clés :

  • Actes locutoires : dire quelque chose (niveau digital : contenu)
  • Actes illocutoires : faire quelque chose en le disant (promettre, ordonner, baptiser)
  • Actes perlocutoires : effets produits par le dire (convaincre, intimider, séduire)
  • Conditions de félicité : un acte de langage ne fonctionne que si contexte relationnel approprié

Lien avec l’article : Dire « je veux plus d’autonomie » (digital) est aussi un acte qui définit une relation de pouvoir (analogique : qui peut donner ou retirer l’autonomie ?). Austin montre que le digital n’est jamais du pur contenu. Il est toujours aussi relationnel.

6. Mehrabian : Communication non-verbale (avec nuances critiques)

Mehrabian, A. (1971) – « Silent Messages« 

Albert Mehrabian, psychologue, a mené des expériences sur l’importance relative des différents canaux de communication. Sa fameuse règle « 7%-38%-55% » est souvent mal comprise.

Concepts clés :

  • Règle 7-38-55 : dans situations émotionnellement ambiguës, 7% impact = mots, 38% = ton voix, 55% = langage corporel
  • LIMITE CRITIQUE : ne s’applique qu’aux situations où digital et analogique sont contradictoires (ex: dire « je suis content » avec un visage triste)
  • Cohérence vs incohérence : quand digital et analogique sont cohérents, les deux renforcent le message. Quand ils sont  incohérents, l’analogique domine

Lien avec l’article :

Mehrabian confirme empiriquement le 4ème axiome. En cas de contradiction digital/analogique, c’est l’analogique qui est cru. Mais il faut éviter la simplification qui consiste à dire que les mots comptent pour 7% (faux hors contexte d’ambiguïté émotionnelle).

Convergence théorique

Ces approches convergent vers une conclusion commune :

La communication humaine fonctionne sur deux niveaux simultanés – contenu (digital) et relation (analogique) – et le second encadre structurellement le premier.

Quand les systèmes traitent les problèmes communicationnels comme des problèmes de contenu (ajouter explications, règles, formations), ils ignorent le niveau relationnel (distribution pouvoir, reconnaissance, légitimité).

Résultat :

les solutions digitales échouent car elles ne touchent pas l’architecture analogique dysfonctionnelle.

« Je veux plus d’autonomie et de responsabilisation »

A propos de Noos Systemic

Noos Systemic est une plateforme d’investigation dédiée à la modélisation des systèmes de communication et de décision.

Depuis plus de 30 ans, nos travaux portent sur l’analyse des logiques interactives qui façonnent et maintiennent les dynamiques récurrentes au sein des systèmes humains.

Nous ne proposons aucun accompagnement individuel. Cette plateforme constitue une bibliothèque d’investigation dédiée à la compréhension et à la modélisation de ces mécanismes.

Notre approche s’appuie sur le modèle systémique de Palo Alto, une méthodologie d’analyse issue du Mental Research Institute (Californie), conçue pour cartographier les dynamiques relationnelles, décisionnelles et communicationnelles des systèmes humains.

Formation et autorité de recherche

  • Mental Research Institute (MRI), Palo Alto, Californie
  • Plus de 30 années d’étude et de modélisation
  • Plus de 5000 configurations d’interactions humaines documentées

Accéder à l’outil

FAQ – Questions sur la communication digitale et analogique

1. « Le digital est-il moins important que l’analogique ? »

Non. Il s’agit de hiérarchie, pas d’élimination.

Le digital (contenu, mots, règles, chiffres) est indispensable aux sociétés complexes.

Sans digital :

  • pas de lois écrites
  • pas de contrats
  • pas de sciences formelles
  • pas de transmission précise de connaissances

Mais le digital ne fonctionne que si le cadre relationnel (analogique) est sain.

Analogie partition/orchestre :

  • La partition (digital) est indispensable à l’orchestre,
  • Mais si les musiciens ne s’écoutent pas (analogique dysfonctionnel), la meilleure partition = cacophonie.
  • Inversement : un orchestre soudé peut magnifier une partition médiocre

Conclusion :

Digital = nécessaire. Analogique = suffisant. Les deux ensemble = efficace.

2. « Comment détecter une contradiction digital/analogique ? »

3 signaux principaux :

Signal 1 : Écart entre discours et pratiques

  • On dit « sois autonome » (digital) + on micro-contrôle tout (analogique)
  • On dit transparence (digital) + on cache informations (analogique)
  • On dit confiance (digital) + on surveille (analogique)

Signal 2 : Double bind (injonctions contradictoires)

  • « Exprime-toi librement mais fais attention »
  • « Sois créatif mais respecte les procédures »
  • « On veut ton avis mais décision déjà prise »

Signal 3 : Malaise diffus inexpliqué

  • Tout est dit correctement, mais quelque chose ne va pas.
  • Tension, gêne, méfiance que personne n’arrive à nommer.
  • Sentiment de piège ou de faux-semblant.

Test simple :

Si après une explication claire (digital OK), le problème persiste → chercher au niveau analogique (relation, pouvoir, cadre, timing).

3. « Exemples vie quotidienne digital vs analogique ? »

Exemple 1 : Disponibilité

  • Digital : « On se voit quand tu veux, appelle-moi« 
  • Analogique contradictoire : Ne jamais répondre messages, toujours occupé, reporter RDV
  • Message reçu : « Tu ne comptes pas vraiment » (l’analogique gagne)

Exemple 2 : Reconnaissance

  • Digital : Email « Merci pour ton excellent travail »
  • Analogique contradictoire : Envoyé 23h dimanche soir, sans contexte, copie hiérarchie
  • Message reçu : Pression, contrôle, non-respect limites (pas vraie reconnaissance)

Exemple 3 : Participation

  • Digital : Réunion « brainstorming libre, toutes idées bienvenues »
  • Analogique contradictoire : Chef coupe toute idée divergente, valide uniquement ce qui va dans son sens
  • Message reçu : Brainstorming = théâtre, décision déjà prise

Exemple 4 : Autonomie

  • Digital : « Je te délègue ce projet, tu es responsable« 
  • Analogique contradictoire : 10 mails par jour de suivi, corrections systématiques, reprise décisions
  • Message reçu : « Fais ce que j’aurais fait » (pas vraie délégation)

4. « Le digital peut-il changer l’analogique ? »

Rarement seul. Mais il peut nommer l’analogique.

Ce qui ne marche pas :

  • Rédiger charte valeurs pour changer culture toxique
  • Envoyer email bienveillant pour compenser management autoritaire
  • Faire formations communication pour résoudre conflit de pouvoir

→ Le digital ne peut pas changer l’analogique directement.

Ce qui peut marcher : Métacommunication (nommer l’analogique avec des mots)

  • « J’ai l’impression qu’il y a un malaise, est-ce que tu le sens aussi ? »
  • « On dirait qu’on ne se fait pas confiance, qu’est-ce qui se joue ici ? »
  • « Je constate un écart entre ce qu’on dit et ce qu’on fait, comment on l’analyse ? »

→ Utiliser le digital pour pointer l’analogique (métacommunication) peut débloquer.

Pour vraiment changer l’analogique : Agir sur structure, contexte, positions

  • Changer distribution pouvoir (qui décide vraiment)
  • Changer cadre (lieu, format, participants)
  • Changer timing (pas urgence, laisser décanter)
  • Changer canal (face-à-face si emails tendus)

5. « Communication écrite (emails) = uniquement digital ? »

Non. L’email contient aussi beaucoup d’analogique.

Éléments analogiques dans un email :

  • Délai de réponse : immédiat (attentif) vs 3 jours (méprisant/distant)
  • Personnes en copie : définit hiérarchie, peut intimider, couvrir ses arrières
  • Ton formel/informel : définit distance relationnelle
  • Heure d’envoi : 23h dimanche = pression, non-respect limites
  • Longueur : 3 lignes sèches vs pavé de 2 pages
  • Signature : prénom vs « Cordialement + titres »

Email peut être violent analogiquement même si digital neutre.

Exemple :

  • Digital : « Merci de m’envoyer le rapport » (neutre)
  • Analogique : Envoyé 22h vendredi soir, copie N+2, délai 48h → pression, contrôle, hiérarchie

Le même contenu digital avec analogique différent (envoyé mardi 10h, pas de copie, « quand tu peux ») = tout autre message relationnel.

6. « Comment améliorer communication si problème relationnel ? »

Ne pas ajouter de digital (plus de réunions, explications, règles). Agir niveau analogique.

Actions niveau analogique :

1. Changer cadre

  • Lieu différent (hors bureau si conflit au bureau)
  • Format différent (individuel si réunion bloquée, groupe si individuel tendu)
  • Moment différent (pas urgence, pas fatigue, temps disponible)

2. Changer canal

  • Si emails tendus → face-à-face
  • Si réunions explosives → écrit préparé
  • Si oral dysfonctionnel → support visuel partagé

3. Changer timing

  • Laisser décanter (pas réaction à chaud)
  • Choisir moment propice (pas veille vacances, pas crise parallèle)
  • Respecter rythmes (certains comprennent mieux avec recul)

4. Métacommuniquer

  • Nommer malaise : « On dirait qu’il y a tension, qu’est-ce qui se passe ?« 
  • Parler de la relation : « J’ai l’impression qu’on ne se fait pas confiance« 
  • Interroger contradiction : « On dit X mais on fait Y, comment vous l’expliquez ?« 

5. Changer distribution pouvoir/parole

  • Qui parle en premier (inverser hiérarchie habituelle)
  • Qui facilite (externe neutre si conflit interne)
  • Qui a droit de veto (expliciter pour éviter faux-semblant participation)

6. Parfois : Ne rien dire

  • Observer sans intervenir
  • Laisser système se réguler seul
  • Silence peut être plus communicationnel que mille mots

Règle générale :

Si problème relationnel (+4 signaux protocole), ajouter du contenu digital aggravera la situation. Changer l’architecture relationnelle (analogique) est seule issue.

Références

Ouvrages fondamentaux

1. Watzlawick, P., Beavin, J., Jackson, D. (1967) – « Pragmatics of Human Communication« 

L’ouvrage de référence sur les axiomes de la communication. Formalise le cadre théorique de Palo Alto.

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2. Bateson, G. (1972) – « Steps to an Ecology of Mind« 

Recueil d’essais fondateurs sur théorie systèmes, niveaux logiques, double bind. Base épistémologique Palo Alto.

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3. Hall, E.T. (1959) – « The Silent Language« 

Anthropologie de la communication non-verbale. Montre que l’implicite (analogique) est un langage complet.

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4. Goffman, E. (1959) – « The Presentation of Self in Everyday Life« 

Analyse dramaturgique de la vie sociale. Mise en scène relationnelle comme communication analogique.

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5. Watzlawick, P. (1978) – « The Language of Change« 

Application clinique distinction digital/analogique. Comment le changement passe par niveau analogique, pas digital.

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Recherches et rapports récents

1. Gallup (2019) – « State of the Global Workplace« 

Données sur écart objectifs clairs (digital) vs difficultés délégation (analogique). Source démotivation organisations.

Gallup Workplace

2. Pew Research Center (2021) – « Americans and Digital Knowledge« 

Saturation écrans (7h/jour digital) vs dégradation relations (62%). Paradoxe communication moderne.

Pew Research

3. Mehrabian, A. (1971) – « Silent Messages« 

Étude 7%-38%-55% (avec nuances critiques sur contexte application). Primauté analogique en cas contradiction.

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Outils noos.media

1. Grille détection contradictions digital/analogique (PDF téléchargeable)

Protocole 6 signaux pour identifier si problème communicationnel relève du contenu ou de la relation.

noos.media/ressources/communication-digital-analogique-grille

2. Protocole métacommunication (5 questions)

Comment nommer le niveau relationnel sans aggraver la situation. Guide pratique métacommunication.

noos.media/ressources/protocole-metacommunication

3. Autres articles série « Communication et systèmes »

  • Les axiomes de la communication : cartographie complète (série 1/5)
  • Double bind : anatomie des injonctions paradoxales (série 2/5)

noos.media/categorie/communication-systemes

Lectures complémentaires

Sur la pragmatique de la communication :

  • Austin, J.L. (1962) – « How to Do Things with Words » – Actes de langage, performativité
  • Searle, J. (1969) – « Speech Acts » – Extension théorie Austin

Sur la communication organisationnelle :

  • Weick, K. (1995) – « Sensemaking in Organizations » – Construction sens, communication comme organisation
  • Argyris, C., Schön, D. (1978) – « Organizational Learning » – Théories professées vs théories d’usage (écart digital/analogique)
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